CALLIGRAPHIE, LE VRAI SENS DE LA CHINE

On peut vivre en ignorant la Chine. Des milliards d’hommes l’ont fait, qui ne se sont pas sentis si malheureux, et des civilisations entières sont mortes avant de savoir qu’elle existait, de même que la presque totalité des systèmes philosophiques occidentaux s’exercent imperturbablement depuis leurs bases exclusives, tel le phare sur son îlot rocheux.

La NASA proclame qu’elle n’est pas une agence de recrutement de philosophes, mais que tous ceux qu’elle a envoyés dans l’espace le sont devenus. Comment se fait-il aussi que tous ceux qui ont vu la Chine de près n’en reviennent jamais vraiment ? Quelles délices secrètes, quel virus, quel opium distille-t-elle afin de s’attacher les esprits de passage ?  Quelle dimension que nous n’avons pas dissimulent donc les brouillards des montagnes sublimes, l’odorant plat de porc à la Dongpo et les cruautés des Trois Royaumes ?

C’est, dans le fond, que la plus infime facette de la vie chinoise est engendrée puis sous-tendue par une attitude au monde pétrie du sens de la complétude et de l’harmonie, d’une osmose sereine des êtres avec l’univers qui procure une assurance inégalable devant la vie, et faute de quoi s’instaureraient les pires déséquilibres. Cette pensée moniste est trimillénaire et enrichit tout ; devenue proverbiale, elle est partagée par le petit peuple aussi bien que le prince penseur qui l’a formulée comme en se jouant, il y a vingt-trois siècles. L’évidence de cette homogénéité naturelle attire donc le viveur et l’intellectuel tout pareil, pour qui une culture sèchement européenne peut apparaître alors comme un unijambisme sans grand avenir.

Or, de tous les aspects originaux que revêt la civilisation chinoise, le plus singulier est incontestablement le langage et son écriture, un couple indissociable qui forme déjà une cosmogonie à lui tout seul et qui jouit d’un colossal curriculum : il a permis de communiquer avec l’au-delà, puis offert à la fois l’indispensable instrument de la réussite sociale, l’arme du pouvoir absolu et la voie cachée de la réalisation de soi. Accessoirement aussi, un art au-dessus des arts. Ezra Pound l’a vu : « Le caractère chinois a non seulement absorbé la substance poétique de la nature et bâti avec elle un second ouvrage de métaphore, mais a aussi par son évidence picturale, été capable de retenir la poésie originale qui l’a créé, avec plus de vigueur et de vitalité que n’importe quelle langue phonétique. » (D’après E. Fenollosa, Le caractère écrit chinois, matériau poétique). Henri Michaux l’a vu : « Une langue, en Occident, qui aurait eu seulement une parcelle des possibilités calligraphiques de la langue chinoise, qu’en serait-il advenu ? Les époques baroques qui s’en seraient suivies, et les trouvailles des individualistes, les raretés et bizarreries, excentricités et originalités de toute sorte… » (Idéogrammes en Chine). Et Simon Leys le voit : « Pour beaucoup, c’était une drogue, une ascèse, une folie intime, une discipline austère, un mode de vie ; les meilleurs y trouvèrent un parfait paradigme de l’Action efficace, une méthode pour effectuer l’intégration harmonieuse de l’esprit et du corps – la clé de l’illumination suprême. » (« La calligraphie chinoise », dans L’ange et le cachalot).

Une occupation aussi prodigieuse mérite d’être racontée par le menu. Sa chronique est riche d’échappées vertigineuses (écrire  à même les précipices !), de conseils techniques si fouillés qu’on les dirait provocateurs, d’anecdotes mystérieuses. Elle est aussi un cocktail d’encre et de sang : l’histoire de la calligraphie se confond avec l’histoire tout court.